La Douleur

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La Douleur d’Emmanuel Finkiel. « J’ai retrouvé ce journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit. Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l’endroit, la gare d’Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal. Quand l’aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures du jour, dans quelles maisons ? Je ne sais plus rien. » Ainsi débute le film adapté du roman autobiographique La Douleur de Marguerite Duras (publié en 1985) qui reprend les deux premiers chapitres : l’attente de son mari (Robert Antelme) et sa relation ambivalente avec Pierre Rabier un agent français de la Gestapo (Monsieur X. dit ici Pierre Rabier).

Juin 1944, dans cette France occupée depuis 4 ans, le groupe de résistants de Robert Antelme tombe dans un guet-apens. Sa jeune épouse Marguerite Duras réussit à s’en échapper, aidée notamment par Jacques Morland (nom de guerre du résistant F. Mitterrand).  Antelme, écrivain et résistant communiste est arrêté puis déporté dans un petit Kommando dépendant de Buchenwald. Duras doit composer dans ce Paris de la Libération, entre son amant Dyonis Mascolo (camarade résistant du groupe et ami de Robert) et l’insoutenable attente du retour de Robert. Finkiel réussit brillamment à filmer cette attente lente, silencieuse comme la mort, cette douleur qui s’installe. Puis la douleur passe, elle prend corps et devient un autre, un être. Le retour de l’être aimé n’est plus cette attente. Car entendre le silence de l’autre c’est s’enfermer dans un monde, l’intérioriser pour finir par ne plus vouloir de celui d’où l’on vient. Alors survient ce complexe. Rejeter ce que l’on désire. La douleur enfante un autre  soi. « A qui êtes-vous le plus attachée ? A Robert Antelme ou à votre douleur ? » réplique Mascolo à Duras.

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L’œuvre de Duras est visuelle dans son écriture. Ses phrases courtes s’apparentent facilement à un plan cinématographique. Le cinéma de Finkiel lui rend merveilleusement bien en s’immisçant dans le roman, dans ses phrases, dans ses mots, dans ses répétitions et ses absences. Sa réalisation est à la mesure de l’écrit et du sens. Sa lumière, son jeu avec la profondeur de champ, l’abstraction visuelle, le silence, la musique lancinante et récurrente, tout est en mesure. Au retour de Robert le bruit de l’horloge s’interrompt. La caméra scrute les visages, les formes, les objets, comme on sculpte les mots. Un hommage au texte. Tantôt l’écriture est lue, narrative, tantôt elle prend la forme de l’instant. Marguerite se dédouble alors, l’auteure contemple sa page, l’actrice joue son rôle.

Remarquable par sa réalisation comme pour le jeu de ses acteurs (Thierry, Magimel, Bourdieu, Biolay…), La Douleur est un film à la hauteur du roman, fusionnant et brouillant le récit autobiographique. Finkiel s’échappe de l’histoire factuelle, il déconstruit la temporalité en donnant au présent le temps de découvrir l’immensité du chaos raciste nazi. Entre juin 44 et mai 45 la Libération est lente, le retour des prisonniers interminable et celui des déportés parfois impossible autant que ce qu’ils ont subit.  La Douleur de Duras et de Finkiel interroge la condition de la Femme et porte un regard rare, aigu et déchirant sur la France Occupée puis Libérée. Olivier Fourrier

 

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