Les heures sombres

La Douleur est effacée mais Les Heures sombres se prolongent. Clef politique du film de guerre Dunkerque (de C. Nolan), la réalisation du britannique Joe Wright (Orgueil & Préjugés, Reviens-moi) pose la question du doute et du courage politique, de l’analyse et des projections que l’on en tire. Le questionnement semble clair, du moins en apparence seulement. En effet, s’affirmer dans un cinéma typé, de genre, entre le biopic, la glorification politique d’un héros du panthéon national et le cinéma historique, c’est prendre le risque de limiter son art, de le réduire à une forme commerciale formatée. Dans Les Heures sombres le risque est accentué par la nature de son scénario et de sa réalisation. C’est un film contraint par son temps narratif, 125 minutes pour 20 jours (du 9 au 28 mai 1940), contraint également par son sujet et donc par l’omniprésence du personnage central, sans effet miroir, Sir Winston Churchill. L’affiche officielle résume assez bien cette atmosphère particulière : sur un fond sombre, le portrait plein cadre de cet « aristocrate indomptable et fantasque », réduit à son bas de visage. Le confinement est dès le début du film, visuel, avec cette caméra en surplomb descendant à la verticale au cœur de la chambre des Communes. Dans une pénombre lourde, on écoute le discours d’un travailliste à notre droite. Comme un miroir, la dernière scène fait écho à la première : de nouveau caméra en surplomb absolu, pénombre et descente pour entendre cette fois-ci à notre gauche le discours du conservateur Churchill.

Gary Oldman campe Churchill, une évidence. La gloire de l’acteur ajoute une couche à celle du Premier ministre. Caméléon universel des incarnations pour l’industrie cinématographique, il aura incarné, entre autres, Sid Vicious, Lee Harvey Oswald, le comte Dracula, Ludwig van Beethoven, Albert Milo, Sirius Black et prêté sa voix pour Viktor Rezno dans le jeu Call of Duty. Il n’en demeure pas moins que l’effet est saisissant grâce aux prothèses plastiques et au talent incontesté de l’acteur.

Résumons-nous : 2 heures de film, de la pénombre, Churchill en sauveur, encore de la pénombre, Oldman en Churchill, toujours de la pénombre… Mais à quoi bon ? Les Heures sombres est un film hors sol, hors du temps, sans contextualisation historique sérieuse. Rien sur les accords de Munich et Chamberlain, rien sur Reynaud, Jean Monnet, de la dispersion autour des petits déjeuners alcoolisés et trop peu de considération sur l’ordre donné par Churchill de priver les Alliés de 9 divisions en ordonnant le repli du coprs expéditionnaire britannique vers Dunkerque

Le film pose donc une sombre question existentielle : le cinéma a-t-il encore une identité et par la-même une place aujourd’hui ? Un tel film illustre et incarne la fragilité d’un modèle économique passé (un « héros » glorifié bêtement = une star internationale « bankable »). Les heures sombres en pièce de théâtre ? Une évidence jubilatoire (avec Gary, of course). Les Heures sombres en série télé ? Une possibilité intelligente pour creuser et contextualiser (Churchill apparaît bien dans l’efficace série des Peaky Blinders). Les heures sombres une trilogie cinématographique ? Une question qui nécessite de repenser de façon systémique toutes les productions visuelles dans leur formes artistique, économique et surtout dans leur distribution, la numérisation ayant pulvérisé cet ancien monde. Miroir d’une nouvelle société de l’image, Les Heures sombres préfigurent un changement de paradigme profond. Olivier Fourrier

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