La prière

Après Projection. La Prière de Cédric Kahn  (« Roberto Succo », « Vie Sauvage ») retrace ce long chemin de croix d’un jeune toxicomane, l’aventure d’un corps intoxiqué et d’une âme perdue, la douleur de l’impossible espoir d’être, de se retrouver. C’est un film sur la survie, la radicalité de la souffrance, la radicalité du choix et du paradoxe. La Prière n’est pas ici une question de foi au sens religieux mais la question de l’être, de son intériorisation et de son intimité, de ses sentiments pour soi-même et les autres. Avec un scénario linéaire, à la lumière d’un chemin tracé mais nécessaire, Cédric Kahn ne cherche nullement à convaincre mais répond par le cinéma à des questions existentielles. Anthony Bajon (auréolé à 23 ans de l’Ours d’argent du meilleur acteur à la 68e Berlinale) interprète avec force, justesse et émotion, Thomas un toxicomane de vingt-deux ans. Afin d’éviter une mort certaine, il rejoint une communauté d’anciens jeunes drogués pour suivre une règle de vie monastique draconienne, séculaire et éculée : prier et travailler. La radicalité est violente, isolement en montagne, pas de drogue, pas de cigarette, pas d’alcool, aucun lien avec l’extérieur, ni téléphone, ni fille, interdiction de rester seul, la nuit comme le jour. Pierre (Damien Chapelle) est « l’ange gardien » de Thomas qui passe de la négation de l’être à la considération de l’autre, du nihilisme à la foi. Kahn ne juge pas ni n’idéalise mais observe cette collectivité religieuse, filme simplement, frontalement parfois, mais toujours avec cette grâce de l’écoute. La contemplation déroute parfois le spectateur devant tant de renoncement et d’abnégation. Creuser un trou pour le reboucher. Le libre arbitre reste au centre des préoccupations du réalisateur, libre arbitre du personnage, libre arbitre du spectateur. L’hiver, le printemps puis l’été, la longueur du tournage imprime le temps nécessaire pour relier la nature à l’homme. Cette nature enveloppe le film, elle forme une présence, un personnage.  La Prière conjugue l’ascétisme et la foi pour soigner les plaies. Avec de lents mouvements de caméra, Kahn construit une photographie clair-obscur, entre pénombre et lumière, ses personnages se figent. Et comme à l’armée, le salut n’est possible que si l’être perd son individualité au profit du groupe, de la communauté. Se déconstruire pour se reconstruire. Redevenir cet être premier, l’enfant. Mais la reconstruction passe par le lien aux autres, « on se sauve avec les autres et par les autres. » La reconstruction du corps par le travail, la reconstruction de la vérité par l’amitié et l’amour. La fraternité conduit Thomas de l’adolescence à la vie d’adulte.

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La drogue empoisonne doublement. Le corps dont le sevrage est finalement rapide, l’esprit intoxiqué par le mensonge. L’histoire et le film pivotent autour de la scène avec la sœur Myriam (Hanna Schygulla). La correction infligée à Thomas par la religieuse fondatrice, aussi désuète et ridicule qu’elle puisse paraître, révèle ce mensonge. Kahn quitte dans cette scène la radicalité de son scénario pour une fin plus conventionnelle. L’intervention divine après la chute de Thomas est révélatrice et tue définitivement le mensonge au profit de la foi et d’un engagement dans les ordres. Mais le dilemme traditionnel, entre l’amour de Dieu et l’amour d’une femme revient. A l’opposé de son frère Pierre, Thomas semble définitivement sauvé. Son dernier choix rappelle que la vie n’est jamais linéaire, comme la foi et le cinéma.

Olivier Fourrier

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